J’ai quatre enfants. Et aujourd’hui, si vous me demandez dans quel ordre je place mes priorités, ma réponse est très claire : moi d’abord, mes enfants ensuite, et le reste du monde après.
Dit comme ça, je sais. Ça peut faire tiquer.
Une mère qui ose dire qu’elle passe avant ses enfants ? Quelle drôle d’idée. Où est le dévouement ? Le sacrifice ? Cette fameuse capacité que nous sommes censées avoir à nous couper en douze, à dire oui quand nous pensons non et à accueillir tout le monde avec le sourire alors qu’intérieurement, nous rêvons parfois simplement qu’on nous fiche la paix ?
Il fut un temps où cette phrase m’aurait dérangée moi aussi
Parce que pendant longtemps, j’ai fonctionné autrement.
Être là. Aider. Anticiper. Trouver une solution. Prendre en charge. Faire en sorte que tout le monde aille bien. Et parfois répondre à des besoins que personne n’avait encore exprimés.
J’ai longtemps confondu l’amour avec la disponibilité. Comme si aimer quelqu’un signifiait nécessairement être là, accepter, arranger, dépanner, comprendre et s’adapter.
Puis j’ai fait un travail sur moi, notamment autour de ce que l’on appelle le syndrome du sauveur. Et j’ai commencé à voir certaines de mes façons de fonctionner autrement.
Petit à petit, j’ai appris quelque chose qui paraît très simple lorsqu’on le lit, mais qui l’est beaucoup moins lorsqu’il faut réellement l’appliquer :
Depuis, quelque chose a changé dans ma manière de prendre mes décisions. Je ne commence plus systématiquement par me demander ce qui conviendra aux autres.
Je commence aussi par moi.
Avant de dire oui, je me pose désormais une question
Pas : « Est-ce que je devrais accepter ? »
Pas : « Qu’est-ce qu’on va penser de moi si je refuse ? »
Pas davantage : « Est-ce que l’autre risque d’être déçu ? »
Mais simplement : est-ce que cela me convient à moi ?
Et croyez-moi, cette petite question peut sérieusement mettre le bazar dans quelques décennies de bonnes habitudes.
Je peux adorer mes enfants et ne pas vouloir vivre une semaine avec eux
Prenons un exemple très concret.
L’un de mes enfants décide qu’il aimerait venir passer une semaine à la maison avec son conjoint. Peut-être avec les enfants. Tout ce petit monde arrive avec des valises, des horaires différents, des habitudes différentes et, soyons réalistes, un enfant qui revient chez sa mère retrouve parfois assez rapidement certains réflexes d’enfant.
Et moi, aujourd’hui, je vais me poser la question.
Est-ce que j’ai réellement envie de cette semaine-là ?
Je peux aimer profondément mon enfant. Être heureuse de le voir. Adorer les moments que nous passons ensemble. Et savoir malgré tout qu’une semaine entière va bouleverser mon quotidien, mon espace, mon rythme et peut-être mon énergie.
Et je peux avoir le droit de ne pas en avoir envie.
Je peux être contente quand mes enfants arrivent et contente quand ils repartent.
Les deux sentiments peuvent parfaitement cohabiter. Et j’ai même tendance à penser que, parfois, c’est réciproque. Nous pouvons nous aimer énormément et découvrir au bout de quelques jours que nous nous aimons encore mieux avec quelques kilomètres entre nous.
Ce n’est pas un manque d’amour.
C’est connaître son fonctionnement suffisamment bien pour ne plus fabriquer soi-même les conditions qui finiront par abîmer un moment qui aurait pu être agréable.
Parce qu’un « oui » forcé finit parfois par présenter la facture
Imaginons que je dise oui alors qu’au fond de moi je voulais dire non.
Au début, tout va probablement très bien.
Puis les petites choses commencent.
- Il faut prévoir davantage de courses.
- Les horaires de la maison changent.
- Je cuisine davantage.
- Je retrouve moins facilement mes moments seule.
- On compte peut-être sur moi pour garder les enfants ou organiser certaines choses.
- Je commence à ressentir une contrainte que je n’ai pourtant jamais exprimée.
Et c’est précisément là que le piège se referme.
Parce que l’autre n’est pas nécessairement responsable. C’est moi qui ai dit oui.
Seulement, à l’intérieur, une petite comptabilité peut commencer : « J’ai fait ça. J’ai accepté ça. Je me suis encore adaptée. Personne ne voit que je suis fatiguée. »
Et un jour, une histoire de tasse laissée sur la table peut devenir une affaire d’État alors que, soyons sérieux, le problème n’a jamais été la tasse.
Alors parfois, aimer, c’est dire non
Je préfère aujourd’hui un non clair à un oui qui deviendra du ressentiment.
Et entre « oui à tout » et « non à tout », il existe évidemment une multitude de possibilités.
- « Une semaine, c’est trop pour moi. Mais venez trois jours. »
- « Cette semaine ne me convient pas. Cherchons une autre date. »
- « Vous pouvez venir, mais j’ai besoin de conserver certains moments seule. »
- « Je serai ravie de vous voir, mais je ne pourrai pas prendre les enfants en charge tous les jours. »
Poser une limite ne signifie pas fermer une porte. Cela peut simplement permettre de trouver une façon d’être ensemble qui respecte davantage tout le monde.
Et évidemment, une urgence change la donne
Se choisir ne signifie pas devenir rigide, indifférente ou sortir son règlement intérieur dès que quelqu’un sonne à la porte.
Si l’un de mes enfants traverse une vraie difficulté, s’il a besoin d’aide, s’il se retrouve dans une situation compliquée, la question se pose différemment.
La vie n’est pas un tableau Excel dans lequel chacun aurait droit à un nombre précis d’heures de disponibilité.
Mais il existe une différence importante entre « mon enfant a besoin de moi » et « mon enfant aimerait quelque chose de moi ».
J’ai appris à ne plus transformer automatiquement le désir, la demande ou la déception éventuelle de quelqu’un en obligation pour moi.
Mais alors… se choisir, est-ce devenir égoïste ?
C’est probablement l’objection qui arrive le plus vite.
Pour moi, non.
Se choisir ne signifie pas décider que les autres n’ont aucune importance. Cela signifie que je fais désormais partie des personnes dont je prends les besoins en considération.
Et finalement, c’est assez étonnant : nous trouvons parfaitement normal de demander à quelqu’un ce dont il a besoin, ce qu’il souhaite ou ce qui lui convient. Mais lorsqu’il s’agit de nous poser ces mêmes questions à nous-mêmes, nous pouvons soudain avoir l’impression d’être terriblement égoïstes.
Je ne veux plus fonctionner ainsi.
Je ne veux plus dire oui avec ma bouche pendant que tout le reste de moi dit non.
Se choisir, c’est aussi accepter de décevoir
C’est peut-être la partie la moins confortable.
Lorsque l’on commence à poser des limites, tout le monde n’applaudit pas forcément.
Quelqu’un peut être contrarié. Déçu. Ne pas comprendre. Trouver que nous avons changé.
Et parfois, c’est vrai : nous avons changé.
Mais la déception de quelqu’un ne constitue pas automatiquement la preuve que nous avons mal agi.
Le syndrome du sauveur ne porte pas toujours une cape
Il peut être beaucoup plus discret.
Il peut ressembler à cette amie que l’on écoute pendant deux heures alors que nous sommes épuisés.
À cet enfant devenu adulte dont nous continuons à résoudre les problèmes avant même qu’il ait essayé de le faire lui-même.
À ce collègue que nous dépannons encore alors que notre propre travail déborde.
À ce « comme tu veux » que nous prononçons alors que nous savons très bien ce que nous voulons.
À cette culpabilité qui apparaît chaque fois que nous envisageons simplement de faire passer notre besoin avant celui de quelqu’un d’autre.
Et parfois, il faut du temps pour réaliser que derrière notre immense disponibilité se cache aussi une incapacité à nous accorder à nous-mêmes la même attention que celle que nous accordons aux autres.
10 questions pour savoir si vous vous choisissez vraiment
Vous pouvez garder ces questions, les écrire dans un carnet et y revenir tranquillement. Il ne s’agit pas d’avoir les « bonnes » réponses, mais d’observer ce qui se passe réellement dans votre quotidien.
- Quand je dis « oui », est-ce que j’en ai réellement envie ou est-ce que j’ai peur de décevoir ?
- Si personne ne risquait de mal le prendre, qu’est-ce que je choisirais ?
- À quelles situations est-ce que je continue de consentir alors qu’elles m’épuisent ?
- Est-ce que j’attends parfois que les autres devinent des limites que je n’ai jamais exprimées ?
- Qu’est-ce que je fais régulièrement par obligation alors que personne ne m’y oblige réellement ?
- Est-ce que je sais distinguer quelqu’un qui a besoin de moi de quelqu’un qui aimerait simplement que je sois disponible ?
- Quand quelqu’un est déçu par l’une de mes décisions, est-ce que je ressens immédiatement de la culpabilité ?
- Est-ce que je donne parfois beaucoup en espérant, même inconsciemment, que les autres feront la même chose pour moi ?
- Quelle limite améliorerait aujourd’hui une de mes relations si j’osais enfin l’exprimer clairement ?
- Si je devenais réellement l’une de mes priorités, qu’est-ce qui changerait concrètement cette semaine ?
Se choisir n’est pas se couper des autres
Depuis que j’ai commencé ce travail, je ne pense pas aimer moins.
Je pense aimer autrement.
Avec davantage de conscience de ce que je peux donner, de ce que j’ai envie de donner et de ce qui commence à me coûter trop cher intérieurement.
Je préfère passer trois jours formidables avec quelqu’un plutôt qu’une semaine dont les quatre derniers jours seront vécus en apnée.
Je préfère proposer une autre solution plutôt que d’accepter en espérant secrètement que l’autre comprenne tout seul que cela ne me convient pas.
Et surtout, je préfère que les personnes que j’aime rencontrent réellement la personne que je suis, avec ses envies, ses besoins et ses limites, plutôt qu’une version de moi toujours disponible qui finirait tôt ou tard par leur reprocher de l’avoir été.
Si ce sujet résonne chez vous
Parfois, nous savons que quelque chose nous épuise ou se répète dans notre manière de fonctionner sans parvenir immédiatement à identifier quoi. J’ai créé plusieurs ressources autour de ces mécanismes.
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Vous trouverez sur une même page plusieurs tests et outils d’auto-évaluation autour notamment du syndrome du sauveur, des relations toxiques, de la charge mentale, du syndrome de l’imposteur, du faux self, de l’usure intérieure et du baromètre intérieur.
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J’ai également consacré un livre au syndrome du sauveur et à cette tendance à être présent pour tout le monde jusqu’à parfois disparaître de sa propre liste de priorités.
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Plusieurs articles du blog abordent ces mécanismes sous différents angles : syndrome du sauveur, fatigue émotionnelle, épuisement intérieur, limites et fonctionnement relationnel. Vous pouvez notamment poursuivre avec cet article consacré aux signes de fatigue émotionnelle.
Lire l’articleQuestions fréquentes sur le fait de se choisir
Est-ce égoïste de se choisir en priorité ?
Prendre ses propres besoins en considération ne signifie pas ignorer ceux des autres. Tout dépend de la manière dont cette priorité s’exerce. Se choisir peut consister à identifier ses limites, à les exprimer clairement et à chercher une solution qui respecte autant que possible les différentes personnes concernées.
Peut-on se choisir avant ses enfants ?
Dire « je me choisis » ne signifie pas que les besoins d’un enfant deviennent secondaires dans toutes les situations. Un enfant dépendant, une urgence ou une difficulté réelle appellent évidemment une réponse différente. Il s’agit plutôt de ne pas considérer que chaque envie ou demande de ses enfants, notamment lorsqu’ils sont adultes, doit automatiquement passer avant ses propres besoins.
Comment apprendre à dire non sans culpabiliser ?
La culpabilité ne disparaît pas nécessairement dès le premier « non ». On peut commencer par différencier une demande d’une obligation, prendre le temps avant de répondre et proposer une alternative lorsque cela a du sens. L’objectif n’est pas de ne plus jamais culpabiliser, mais de ne plus laisser systématiquement cette culpabilité décider à notre place.
Quel rapport entre le syndrome du sauveur et le fait de ne pas se choisir ?
Certains comportements associés au rôle de sauveur peuvent conduire une personne à se rendre excessivement disponible, à vouloir résoudre les difficultés des autres ou à faire passer leurs besoins avant les siens. Observer ces automatismes peut aider à retrouver des relations plus équilibrées.
Comment savoir si je donne trop aux autres ?
Le ressentiment, l’impression d’être constamment sollicité, la difficulté à dire non, la fatigue ou le sentiment que les autres ne donnent jamais autant que soi peuvent constituer des signaux intéressants à observer. Ils ne donnent pas à eux seuls une réponse définitive, mais peuvent inviter à questionner la place que l’on s’accorde dans ses relations.
Poser des limites peut-il abîmer une relation ?
Une limite peut provoquer de la déception ou nécessiter une période d’ajustement. Mais l’absence de limites peut elle aussi fragiliser une relation lorsqu’elle entraîne frustration, épuisement ou ressentiment. Une relation équilibrée suppose que les besoins et les limites puissent être exprimés des deux côtés.
Aujourd’hui, je me choisis.
Pas contre mes enfants.
Pas contre ceux que j’aime.
Pas contre le reste du monde.
Je me choisis aussi.
Et après avoir passé beaucoup de temps à croire que l’amour consistait à toujours être là pour les autres, j’ai découvert quelque chose d’assez précieux : il reste beaucoup plus de place pour aimer lorsque l’on arrête de s’abandonner soi-même.
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